 |
Article "Neues Deutschland"; 20 janvier 2011
Frères et sœurs à Auschwitz
Par Ingrid Heinisch
Une nouvelle exposition à Berlin rappelle la destinée de familles entières dans les camps de concentration nazis
Peu de temps avant la Journée de commémoration de l'Holocauste, une exposition se consacre au thème oppressant de la période nazie : elle raconte comment des familles entières ont été poursuivies, emprisonnées et éliminées.
Kazimierz Albin ne parle guère volontiers de ce qu'il a vécu au camp de concentration d'Auschwitz. Et pourtant, il fut l'un des premiers prisonniers emmenés là-bas. Il avait alors 17 ans. C'était le tout premier transport – rien que des jeunes Polonais, pour la plupart des élèves ou des étudiants arrêtés lors de leur fuite à l'étranger ou comme résistants envers les occupants allemands. Kazimierz Albin reçut le numéro de matricule 118 sur plus d'un million de prisonniers par la suite. Le numéro de matricule 116, son frère Mitek qui avait tenté de s'enfuir avec lui, se trouvait devant lui dans la série, entre eux un ami. Kazimierz Albin vécut les débuts d'Auschwitz, toutefois quand on l'interroge sur ce sujet, il répond généralement : « Lisez mon livre ».
Et pourtant, il est venu pour l'ouverture de l'exposition «…mon frère, ma sœur …» au Mémorial de la Résistance allemande de Berlin. L'exposition – conçue par le Comité international d'Auschwitz en coopération avec le Mémorial ainsi que le Musée et le Centre de rencontre pour la jeunesse d'Auschwitz - montre les souvenirs de survivants concernant leur famille, notamment leurs frères et sœurs. Ce sont des souvenirs douloureux, comme ceux d'Albin.
Il apparut très vite pourquoi Albin ne parlait pas volontiers de son histoire, pourquoi il voulait qu'on lise son livre : parce que le souvenir fait infiniment mal. Surtout lorsqu'il concerne ce qu'il y a de plus précieux que l'on risque de perdre : les parents, le frère, la sœur.
Tous les entretiens sur ce thème étaient ainsi, rapporta Christoph Heubner, vice-président du Comité, dans son discours d'ouverture. Il réalisa lui-même une partie des interviews. « C'était des entretiens fragiles, interrompus, d'une grande tendresse, accompagnés de deuil et de sourires », portant sur le souvenir de la richesse que les survivants avaient eu autrefois avec leur famille et de ce qu'ils perdirent.
Kazimierz Albin fut chanceux dans sa malchance, sa famille survécut – mais à quel prix ? Tous, excepté le plus jeune frère, étaient dans des camps de concentration allemands. Lui-même passa presque trois ans à Auschwitz, ensemble avec son frère Mitek, même s'ils appartenaient à différents Kommandos. Albin put aider son frère à survivre car il travaillait lui-même dans la cuisine des SS où il dérobait de la nourriture pour Mitek et d'autres prisonniers. Cependant, au bout de trois ans, il en eut assez : « J'avais passé mes 18ème, 19ème et 20ème anniversaires à Auschwitz. J'en avez assez ». Il s'enfuit et se rallia à l'armée nationale polonaise. Dans la clandestinité, il reçut la formation d'officier. Il se procura des armes, prit part à la liquidation de traîtres. Sa fuite, convenue avec son frère, eut de graves conséquences : la sœur d'Albin, Stefania, et sa mère furent arrêtées par la Gestapo. Stefania fut libérée au bout de quelques mois, sa mère survécut, gravement malade, à Ravensbrück.
À la différence de Kazimierz Albin, de nombreux Juifs, arrivés plus tard à Auschwitz, n'eurent pas la possibilité de survivre longtemps ni peut-être même de s'enfuir. Ainsi, de nombreux tableaux muraux dans l'exposition traitent de familles dont les membres furent arrachés les uns aux autres et dans lesquelles une seule personne survécut et peut aujourd'hui parler de ses frères et sœurs. Souvent, il n'existe même pas une photo.
Les tableaux muraux montrent également la réaction de jeunes qui ont été confrontés, à Auschwitz, aux photos d'autrefois. Lors de l'ouverture de l'exposition à Berlin, Ilona Hefft, apprentie chez Volkswagen Wolfsburg, rapporta au nom de ces jeunes leur réaction à cette visite : « Je voulais aller là-bas car je croyais pourvoir alors comprendre davantage. Mais à Auschwitz, j'ai vu que c'était totalement incompréhensible ».
Pour les survivants eux-mêmes, ce qu'ils avaient vécu était souvent incompréhensible. Kazimierz Albin retrouva sa famille après la guerre. Ils parlèrent peu de ce qu'ils avaient subi. Ils voulaient faire des études, travailler, mener une vie normale. Ce n'est qu'avec l'âge que Kazimierz Albin ressentit le besoin de témoigner des crimes nazis. C'est ainsi que son livre « Steckbrieflich gesucht » (Avis de recherche) naquit. Il y travailla pendant sept ans. À la fin de la cérémonie, il fit la lecture en allemand du passage traitant des circonstances dans lesquelles il retrouva sa famille. Il était profondément ému, chaque personne au sein du public le ressentait. Les applaudissements qui suivirent la lecture firent presque éclater en sanglots le vieil homme.
Retour à la page d´accueil
|